mercredi 9 août 2017

Nos débuts dans la vie - Présentation de la pièce de Patrick Modiano



La pièce de théâtre Nos débuts dans la vie est, avec le roman Souvenirs dormants, l'un des deux livres de Patrick Modiano à paraître le 26 octobre 2017 dans la collection Blanche de Gallimard, l'éditeur historique de l'écrivain. 

Patrick Modiano : "La publication simultanée de Souvenirs dormants et d'une pièce de théâtre n'est sans doute pas le fruit du hasard. Les mots "un début dans la vie" apparaissent dans une page de Souvenirs dormants, mais l'un des deux livres ne pouvait être écrit que sous une forme théâtrale, car c'est un texte sur le théâtre." (entretien accordé au bulletin Gallimard à l'occasion de la sortie des deux livres). 

Présentation de la pièce par l'éditeur : 
"Déambulant dans un théâtre, à la recherche de la loge où il retrouvait autrefois Dominique, alors jeune première, Jean revit sa jeunesse où, écrivain débutant, il rêvait d'être publié tandis que la jeune comédienne guettait les premiers signes du succès. Réécriture personnelle de «La Mouette» de Tchekhov, cette pièce reprend les grands motifs autobiographiques qui traversent l'oeuvre de Modiano."

Fils d’une comédienne, Patrick Modiano a été tenté dès sa jeunesse par le travail dramatique. «J’avais toujours écrit des pièces parallèlement aux romans, mais je les laissais traîner dans les tiroirs», confie-t-il en 1974. C'est l'époque où pour la première fois, des comédiens jouent une de ses œuvres. Cette pièce, La Polka, créée en mai 1974 au Gymnase-Marie Bell, à Paris, n'a cependant pas le succès attendu. Faute de trouver son public, La Polka est vite retirée de l’affiche. Modiano en gardera le souvenir cuisant d’un "véritable désastre". 

Il ne revient au théâtre que par la bande, en 1983, avec Poupée blonde. Ce livre cosigné avec le dessinateur Pierre Le-Tan se présente comme un programme de pièce de théâtre à l’ancienne, fleurant délicieusement les années 1940 ou 1950. On y lit les dialogues, avec leurs didascalies soignées. Cependant l’ensemble prend sa valeur grâce à tout ce qui se trouve autour : les fausses publicités pour des marques de luxe ou des cabarets, les photographies de l’auteur et des comédiens, etc. Il s'agit d'une sorte de parodie, ou d'auto-pastiche par rapport à La Polka

Depuis Poupée blonde, Modiano n'avait plus écrit pour le théâtre. 

Sa nouvelle pièce, Nos débuts dans la vie, semble éminemment "modianesque". Le titre évoque en particulier ce passage de Quartier perdu (1985) : "Ne vous inquiétez pas : tous ces gens qui ont été les témoins de vos débuts dans la vie vont peu à peu disparaître. Vous les avez connus très jeune, quand c'était déjà le crépuscule pour eux." 

Il fait aussi songer aux tout derniers mots de La Petite Bijou (2001) : "J'ai entendu longtemps encore le bruissement des cascades, un signe que pour moi aussi, à partir de ce jour-là, c'était le début de la vie." Sans oublier ces deux phrases extraites de Dans le café de la jeunesse perdue (2007): "Nous finissions par ne plus très bien savoir, Louki et moi, ce que nous faisions là au milieu de tous ces inconnus. Tant de gens croisés à nos débuts dans la vie, qui ne le sauront jamais et que nous ne reconnaîtrons jamais." 

Quant aux personnages, leurs prénoms marquent un ancrage autobiographique certain : Jean est le premier prénom de Patrick Modiano, Dominique est celui de sa femme

lundi 7 août 2017

Souvenirs dormants - Présentation du roman de Patrick Modiano


Souvenir dormants est, avec la pièce de théâtre Nos débuts dans la vie, l'un des deux livres de Patrick Modiano à paraître le 26 octobre 2017 dans la collection Blanche de Gallimard, l'éditeur historique de l'écrivain

Patrick Modiano : "La publication simultanée de Souvenirs dormants et d'une pièce de théâtre n'est sans doute pas le fruit du hasard. Les mots "un début dans la vie" apparaissent dans une page de Souvenirs dormants, mais l'un des deux livres ne pouvait être écrit que sous une forme théâtrale, car c'est un texte sur le théâtre." (entretien accordé au bulletin Gallimard à l'occasion de la sortie des deux livres). 


Présentation par l'éditeur : 

"Souvenirs dormants suit la trace de six femmes, rencontrées puis perdues de vue, autour du début des années 60. La première et la deuxième, vagues relations de son père et de sa mère, sont surtout des prétextes de fugue, pour échapper à la tutelle de ses parents. La troisième se prénomme Geneviève Dalame. Elle appartient au milieu ésotérique et lui fait rencontrer Madeleine Péraud et Madame Hubersen qui fréquentent les mêmes cercles. Des trois, celle qui le marquera le plus est certainement Geneviève Dalame, la « somnambule », qui semblait marcher à « côté de sa vie ». C'est d'ailleurs la seule qu'il retrouve, six ans plus tard, au détour d'une rue, accompagnée d'un enfant. Le cas de la dernière, dont il tait le nom, est encore bien différent. Il l'a vu tirer sur un homme dans une soirée, et s'est rendu complice d'elle en organisant sa fuite, jetant son arme et lui servant de couverture pendant une sorte de cavale de plusieurs semaines. L'inquiétude d'une arrestation ne le quittera pas jusqu'à ce qu'il la recroise, vingt ans après, aux Buttes Chaumont. 

Parfaite illustration de «cet art de la mémoire» qui lui a valu le prix Nobel de littérature, Souvenirs dormants peut se lire comme un roman d'apprentissage, une éducation sentimentale, un précis sur le souvenir, un mystérieux traité d'ésotérisme. Un livre magnifique porté par une méditation troublante sur la répétition, les « éternels retours » dans la vie et l'écriture."  

Le personnage de Geneviève Dalame apparaissait déjà dans un précédent roman de Patrick Modiano, Accident nocturne (2003). 
Cette "fille blonde à la peau très pâle" vivait alors dans l'ombre d'un certain docteur Bouvière qui déambulait parfois dans Paris avec une "démarche de somnambule".

De même, une Geneviève (et non Madeleine) Péraud, adepte du spiritisme, figurait dans Des Inconnues (1999).


L'écrivain s'était par ailleurs déjà intéressé au milieu ésotérique dans deux autres romans, Chien de printemps (1993) et surtout L'Horizon (2010), en s'inspirant alors de L’Occultisme à Paris, un fascicule de 1953 signé Pierre Geyraud.

dimanche 30 juillet 2017

Dans le café de la jeunesse perdue, lu par Paul Gellings


Dans le Café de la jeunesse perdue lu par Paul Gellings, écrivain et essayiste spécialiste de Patrick Modiano. 

"Un café appelé Le Condé dans une rue parisienne crépusculaire qui descend vers le carrefour de l’Odéon. Voilà le souvenir qui constitue le point de départ du dernier roman de Patrick Modiano. Et inutile de dire que l’on y est tout de suite à l’aise. Car, en dépit d’une évolution certaine, Modiano demeure remarquablement fidèle à la singularité de son univers. On lui connaissait depuis longtemps le motif du café – lieu emblématique de transit et de déracinement ; maintenant, à la veille de ses quarante ans d’écriture, il réexploite et renouvelle ingénieusement ce même motif. 


Le Condé donc, espace poétique à la fois clairement indiqué et imprécis, « zone neutre » (on en reparlera) entre le Quartier latin et Saint-Germain-des-Prés. Une faune assez typée fréquente l’établissement. Deux ou trois quinquagénaires, le reste autour de la vingtaine. Parmi les plus mûrs, quelques hommes de lettres : Arthur Adamov, Olivier Larronde, Maurice Raphaël. Les jeunes ont pour alibi social des études universitaires fantaisistes, et sont pour la plupart dotés de noms truculents, comme on n’en trouve que dans des bars d’habitués un peu bohème : Tarzan, Zacharias, la Houpa. 

Arthur Adamov en 1968, par Serge Hambourg
(www.serge-hambourg.com)
Au centre du groupe rayonne mystérieusement celle que l’on a baptisée « Louki ». Quelquefois droguée, le plus souvent paumée, elle s’appelle tour à tour Jacqueline Delanque et Jacqueline Choureau, avant d’en arriver à se surnommer elle-même: Jacqueline du Néant. Elle ne croit pas si bien dire… 

Pour ce qui est du temps, le café n’existe plus aujourd’hui et il semble que l’on doive situer «la jeunesse perdue » de Louki et des autres dans les années lointaines d’un après-guerre indécis, époque seulement repérable grâce à des personnages « réels » comme les trois écrivains vieillissants. Mais sont-ils réellement si réels ? Ne seraient-ils pas plutôt les figurants chimériques d’un passé déjà révolu par le passé ?

Peu importe, au demeurant, de mesurer la part du vrai et du faux dans ce livre, puisque nous avons là, une nouvelle fois, une réalité romanesque signée Modiano. Observons, en revanche, que - beaucoup plus que dans ses précédents romans - il évoque une période presque intemporelle où, de surcroît, le calendrier se brouille parfois bizarrement: « J’ai l’impression de confondre les saisons. Quelques jours après cette soirée, j’ai accompagné Louki à Auteuil. Il me semble que c’était en été, ou alors en hiver, par l’une de ces matinées de froid, de soleil et de ciel bleu.»

Retournons au Condé, pour suivre de près les narrateurs successivement mis en place par l’auteur. Du café - bateau tantôt à la dérive, tantôt franchement ivre – nous parviennent leurs témoignages à mi-chemin du procès-verbal et du monologue intérieur. Il s’agit de quatre tentatives de retracer les cheminements troubles du mauvais sort qui finira par emporter Louki. Ont la parole : un jeune étudiant de l’École des Mines, d’entrée de jeu intrigué par Louki ; un détective privé, engagé par le mari de Louki ; Louki en personne (dans un passage singulièrement grisant !) et Roland, l’homme avec lequel elle a brièvement partagé sa vie.

Chacun s’exprime à sa façon particulière et pourtant on ne manquera pas de retrouver dans chaque épisode la « petite musique » de Modiano. Tel ce moment on ne peut plus lyrique où le détective a la curieuse sensation d’entrer en contact avec Louki par une sorte de rêverie éveillée: « je sentais sa présence sur ce boulevard dont les lumières brillaient comme des signaux, sans que je puisse très bien les déchiffrer. Et me semblaient encore plus vives, ces lumières, à cause de la pénombre du terre-plein. À la fois vives et lointaines.» 

À travers ces quatre témoignages se dessinent trois projets d’écriture. Dans le premier chapitre, un registre des allées et venues des clients du Condé est tenu par le jeune Bowing dit « le Capitaine ». Le détective privé, ensuite, se sert d’un carnet de notes où il inscrit des détails comme « Lui, 36 ans. Elle, 22. Neuilly. Appartement rez-de-chaussée. Pas de meubles». Enfin, Roland tente de composer un ouvrage consacré aux « zones neutres ». 

Les Horizons perdus, de James Hilton
De fait, la topologie de Modiano est en train d’évoluer vers une sorte de cosmologie occulte de Paris. Non seulement on trouve de l’électricité dans l’air parisien en octobre, mais on remarquera également des champs magnétiques dans le VIe, puis des limbes situés au-delà de Montparnasse, voire des éclats de matière sombre et un Éternel Retour à base de lambeaux de vie antérieure à d’autres endroits de la ville. 

Se désenclavent, en outre, des perspectives aliénantes, qui transportent notamment Louki dans un ailleurs mystique : «Beaucoup plus tard, Guy de Vere m’a fait lire Horizons perdus, l’histoire de gens qui gravissent les montagnes du Tibet vers le monastère de Shangri-La pour apprendre les secrets de la vie et de la sagesse. Mais ce n’est pas la peine d’aller si loin. Je me rappelais les promenades de la nuit. Pour moi, Montmartre, c’était le Tibet. Il me suffisait de la pente de la rue Caulaincourt. »

Sans doute, le maître à penser nommé De Vere (type de personnage de plus en plus récurrent chez Modiano) y est-il pour quelque chose, mais retenons ici surtout une fascination croissante face à une rupture irrévocable avec toute cohérence sociale, toute structure spatio-temporelle. L’épigraphe et le titre empruntés au situationniste Guy Debord l’annoncent déjà : ce nouveau Modiano s’organise autour d’une salle de café anarchique où l’on verra s’accomplir une fatale symbiose entre grisaille et griserie."

(Texte paru précédemment dans La Nouvelle Revue Française de janvier  2008, numéro 584 et dans L’œil de la Nrf, Gallimard 2009. Republication avec l'aimable autorisation de l'auteur.)

samedi 17 juin 2017

Un blog sur Frede


Un livre n'y suffisait pas. Pour accompagner la biographie de Frede (Les Équateurs, mai 2017), j'ai donc mis en ligne un blog consacré spécifiquement à cette incroyable belle de nuit qui a fasciné Patrick Modiano, troublé Anaïs Nin, et séduit Marlene Dietrich ainsi que bien d'autres. 

Ce blog présente le Carroll's et les autres cabarets tenus par Frede, les femmes qu'elle a aimées, quelques hommes aussi, et comprend des documents inédits. Plusieurs articles publiés dans la presse à propos de Frede y sont reproduits.

Pour le consulter, il suffit de cliquer ici.

jeudi 15 juin 2017

Patrick Modiano en 200 tweets


Ce 14 juin, le jeune écrivain Clément Bénech, un passionné de Patrick Modiano, s'est livré à un exercice hors norme : raconter Modiano en 200 tweets. 

"La figure de Modiano a été si importante dans ma vie d'apprenti romancier que j'ai parcouru, ces dernières années, à peu près tout ce que l'on peut trouver de lisible à son sujet, raconte Clément Bénech. Je n'ai pas assez à en dire pour écrire un essai mais ce fil a été tout simplement l'occasion de faire mieux connaître ce très grand écrivain, par un médium nouveau." 

Le résultat, à la fois drôle, informé et émouvant, peut être lu intégralement ici, sur le site de bookwitty.